Introduction
par Luisa Prudentino, auteur spécialiste du cinéma chinois (extrait d'article)
« L'opéra est une source principale d'inspiration des cinéastes, qu'il soit de Pékin ou d'ailleurs. Il est associé à la naissance du cinéma chinois : le premier film tourné à Pékin en 1905, Le Mont Dingjun, est une série d'enregistrements du répertoire du grand acteur d'opéra TAN Xinpei.
Ce n'est donc pas par hasard que quelques années plus tard, en 1948, pour le premier film en couleur de l'histoire du cinéma chinois, le metteur en scène FEI Mu choisit un opéra, Regrets éternels, interprété par un MEI Lanfang en état de grâce. En regardant ce film rare, le public de cette première édition du Panorama du Cinéma Chinois de Paris, pourra découvrir les performances de cet acteur extraordinaire qui a fait connaître l'opéra chinois dans le monde entier. Dans sa carrière, MEI Lanfang va jouer plus de cent rôles féminins, dont le plus touchant sera le personnage de Du Liniang dans le film de YING Yunwei, Rêve dans le Pavillon des Pivoines (1960), mieux connu sous son titre en anglais Peony Pavillon, autre perle rare de cette rétrospective.
Déjà extrêmement populaire, avec MEI Lanfang, l'opéra en Chine s'enrichit davantage et demeure le divertissement des plus pauvres comme des plus aisés. Le cinéma va hériter de ce même caractère. Les deux arts vont interagir entre eux et s'adapter l'un à l'autre avec une facilité surprenante. Puisqu'il était impossible de porter les opéras à l'écran dans leur intégralité, les premières adaptations cinématographiques d'opéras ne se font donc que sur des extraits, ou bien en ramassant l'action dans les limites d'un film normal. Néanmoins, l'opéra va réussir à garder ses caractéristiques les plus importantes et même à les introduire dans le monde du cinéma. La plasticité, par exemple, c'est à dire l'absence de limites dans le temps et l'espace ; ou bien le conventionnalisme, cette obéissance à un certain nombre de codes et de conventions qui trahissent un système élaboré et complexe.
C'est surtout ce dernier aspect qui va influencer le cinéma chinois. De la même façon que dans l'opéra le public reconnaît le caractère des personnages à travers des codes véhiculés par les couleurs peintes sur les visages des acteurs, les mimiques d'un acteur de cinéma révèlent au public le rôle que son personnage tiendra dans son film. Sa façon d'exprimer la joie ou le chagrin, d'apprendre une bonne ou une mauvaise nouvelle, ses mouvements spécifiques, créent des stéréotypes qui constituent la pierre de touche de leur talent. Plus un acteur adhère à un stéréotype bien précis, plus son interprétation est appréciée.
Ces stéréotypes, à condition d'être subtilement exécutés, ne porteront pas préjudice au cinéma, bien au contraire ! Ils aideront le public à l'adopter plus facilement, tellement il est habitué aux conventions scéniques de l'opéra ainsi qu'à un nombre limité de personnages et de références. C'est peut-être d'ailleurs le seul cinéma au monde où les stéréotypes sont bien acceptés...
Signe que le conventionnalisme en Chine n'a pas freiné la création artistique, bien au contraire, il a même poussé les cinéastes à expérimenter de nouvelles méthodes artistiques. Une caractéristique, une de plus, qui témoigne de l'originalité de ce cinéma.»
Luisa Prudentino